Apprentissage, créativité, efficacité… l’écriture manuscrite peut-elle se conjuguer au digital ?

Peut-on écrire sur ordinateur sans passer par un clavier ? C’est la question à laquelle industriels de l’informatique et de la papeterie tentent de répondre depuis une vingtaine d’années. Retour sur les premiers pas du manuscrit dans le numérique, et état des lieux des solutions commercialisées aujourd’hui.

Combien de fois la mort de l’écrit et du papier a-t-elle été annoncée, sans jamais advenir ? Malgré la révolution numérique, nous continuons d’utiliser l’écriture sur papier au quotidien pour inscrire une information, lister les tâches à effectuer, coucher ses idées, transmettre un message, et encore bien d’autres occasions. Pour beaucoup d’entre nous, avoir recours à un stylo et à une feuille reste un réflexe quasi inné puisque appris dès le plus jeune âge. Depuis l’avènement des outils numériques, la technologie tente assez naturellement de s’approprier le manuscrit pour digitaliser les données contenues dans nos notes – tout le monde ne maitrise pas les règles du code ! Le mariage de l’écrit et du numérique tant souhaité par les tech addicts ne serait-il pas ainsi l’ultime symbole de la transformation digitale de nos existences ? Ou serait-ce, au contraire, la démonstration qu’après des années d’adaptation des hommes aux technologies, la machine se mettrait enfin au service de l’humain ?

Du tout digital au retour au manuel
En 2016, la Finlande annonçait arrêter l’enseignement de l’écriture cursive à l’école au profit de l’écriture dactylographique sur clavier. Cette première en Europe déclenchait alors des cris d’orfraie chez les linguistes et dans le corps professoral car selon eux, écrire à la main permet de développer sa motricité, de mieux apprendre à lire et de stimuler la mémoire. Des constats que les chercheurs continuent de faire, incitant certains à enclencher la marche arrière. Aux États-Unis, après une décennie à prôner le numérique à tout prix, plusieurs états sont revenus à l’enseignement de l’écriture cursive. « Les élèves, jusqu’à la classe de sixième, écrivent plus rapidement, avec plus de mots, et expriment plus d’idées s’ils écrivent à la main plutôt qu’avec un clavier », expliquait la chercheuse Virginia Berninger dans le Washington Post en 2016. A l’âge adulte aussi, l’écrit manuel a son importance. Il permet notamment de gagner en efficacité et en créativité. Pour preuve, le succès des approches Agile et du bullet journal. L’écriture tient un rôle avéré dans l’acuité cognitive de l’humain, en particulier sur son lieu de travail. Ce lien très fort ne signifie pas pour autant que le numérique est nocif, les deux méthodes sont en réalité complémentaires. Il faut savoir trouver le bon équilibre pour améliorer ses performances.

Scribzee se sert de repères imprimés sur ses cahiers pour assurer une numérisation optimale des notes.

Restituer le manuscrit en numérique ?
« Nos études montrent que la population étudiante aime utiliser le papier, le taux de restitution aux examens est meilleur avec les notes manuscrites, néanmoins cette cible souhaite conserver ses notes de façon digitale pour les consulter, les travailler, les partager », remarque Martial Ardant, directeur général d’Hamelin France. En effet, depuis le début des années 2000, la technologie numérique tente de créer de nouveaux usages en intégrant l’écriture manuelle à ses process, avec plus ou moins de succès. Une première solution, la plus accessible, est de créer des solutions qui permettent la numérisation, l’enregistrement et le stockage des notes. Ces outils se sont multipliés avec la démocratisation des tablettes et smartphones. Un autre enjeu est la reconnaissance de texte, c’est-à-dire l’automatisation du passage d’un format manuscrit à un format dactylographié. Cette technologie reste lourde. Exploitée par seulement quelques opérateurs, elle est souvent réservée à de grandes entreprises afin de traiter des données très standardisées type informations bancaires ou assurances.

Les premières expériences en papeterie
Dans la papeterie aussi, les industriels se sont penchés sur l’association écriture et digital. En 2001 déjà, Hamelin présentait « un stylo numérique avec la technologie Aneto. Le stylo disposait d’une petite caméra intégrée qui lisait les micro points imprimés sur le papier puis rendait cette lecture sur ordinateur », se souvient Martial Ardant. Bien accueilli, le produit coûtait quand même cher, d’autant plus qu’il fallait acheter le stylo mais aussi le support pour transmettre les données à l’ordinateur. Les fabricants d’instruments d’écriture se sont aussi essayés à l’exercice, dont Staedtler, comme le raconte Yves Muller, directeur marketing France : « En 2014, nous avons lancé le Digital Pen. Un capteur était positionné en haut de la feuille et suivait le parcours du stylo sur la page. Une fois la page enregistrée, elle pouvait être conservée telle qu’elle ou traduite en format dactylographié. » Un logiciel avait été développé pour reconnaitre l’écriture de l’utilisateur à partir d’un exemple réalisé au moment de la configuration. « C’était trop tôt, regrette Yves Muller, et la cible pour ce type de produits était trop restreinte. »

Moleskine associe papier codé et stylo connecté pour synchroniser notes manuscrites et enregistrement digital.

Coder le papier
Un système intermédiaire est aujourd’hui proposé par Moleskine avec son Smart Writing System. Le concept réunit un carnet Paper Tablet (agenda, cahier, etc.) dont le papier est codé – chaque point est un capteur – et le Pen+Ellipse, un stylo connecté qui numérise les rendez-vous ou le texte pour le transmettre aux appareils mobiles via une application dédiée. Cette technologie appelée NCode, développée par NeoLab, est basée sur des lignes et symboles imprimés sur les pages. A peine perceptibles, ils permettent d’associer un code à chaque emplacement de la page. Le stylo peut ensuite calculer le tracé et l’épaisseur du trait grâce à ces repères. Moleskine a, depuis le lancement, élargi la palette d’options pour cette solution, avec un partenariat avec Adobe Illustrator (un logiciel de création graphique). Le Paper Tablet – Creative Cloud Connected dispose de deux symboles Ai. Quand l’utilisateur appuie sur l’un avec le Pen+, il lui est proposé d’ouvrir son travail dans le logiciel ; quand il appuie sur l’autre, il enregistre ses données dans un cloud. Graphistes, artistes et illustrateurs peuvent donc passer du papier au numérique en un clin d’œil, bénéficiant des avantages de chaque média.

Numériser avec son smartphone
Le principal problème du système Moleskine est son prix, 230 euros pour le stylo et un carnet. D’autres ont pensé à des outils plus abordables. C’est le cas d’Oxford : « Nous nous sommes tout de suite dit qu’il fallait créer une passerelle entre le monde du papier et celui du digital, mais portée par nos produits. Nous ne voulions pas que le consommateur doivent acheter autre chose que nos cahiers », se rappelle le directeur général d’Hamelin France. Le concept Scribzee est ainsi né en 2017, après trois années de développement. Il s’agit d’imprimer des repères aux coins des pages des cahiers Oxford, ces marques sont de microcodes qui permettent à l’application mobile associée d’adapter la numérisation au type de papier, notamment au format utilisé. Les scans sont ensuite stockés, ils peuvent être rangés, partagés, annotés, consultés à distance, etc. « Depuis le lancement, l’appli a été téléchargée 800 000 fois et 3,5 millions de pages ont déjà été scannées », précise Martial Ardant. Ce sont essentiellement des étudiants qui sont intéressés par ce système, même si il pourrait très bien être utilisé au bureau, la synchronisation avec l’agenda par exemple. Sept personnes travaillent toujours à plein temps sur les évolutions du concept. Parmi les innovations 2019 sur l’appli, la reconnaissance d’écriture sur la partie haute de la page, permettant une recherche par mots clés dans ses archives. Les fiches Bristol 2.0 ont également des bords de couleurs pour que l’appli range les notes dans le dossier qui est associé à cette couleur. Autre nouveauté, un tableau de révisions est mis à disposition des étudiants afin d’organiser leur apprentissage de manière ludique.

Le numérique et le papier ne sont pas deux mondes qui s’opposent. Si certains privilégient l’un ou l’autre, la plupart d’entre nous utilisons les deux supports.
Martial Ardant, directeur général d’Hamelin France

Remplacer le papier par un écran ?
L’étape suivante est de pouvoir directement saisir ses notes sur un outil digital pour une numérisation immédiate. Le papier serait alors remplacé par un écran tactile tel une tablette graphique. Après tout, si ces tablettes se sont imposées chez les professionnels du graphisme, c’est parce qu’elles sollicitent la dextérité de la main pour le dessin tout en proposant la multitude d’outils offerts par l’informatique pour travailler son tracé. Si nous pouvons dessiner sur cette surface, pourquoi ne pas écrire dessus ? Le fabricant d’ordinateurs Lenovo a présenté en 2016 le Yoga Book, une tablette hybride avec un écran et une surface de saisie E Ink (un écran multifonction qui se transforme en clavier pour taper du texte ou naviguer sur internet). Avec le stylet Precision Pen, les dessins tracés sur l’E Ink s’affichent instantanément sur l’écran. Grâce à un autre accessoire maintenant une feuille de papier sur cette surface et un stylet agrémenté d’une pointe stylo, les notes inscrites sur la feuille sont automatiquement copiées sur l’ordinateur, pouvant être retravaillées numériquement par la suite. Attention cependant, un stylo classique ne fera pas impression sur la surface. La technologie utilisée par Lenovo est la résonance électromagnétique EMR de Wacom, la même que Samsung a intégré au Noris Digital de Staedtler. Cette technique repose sur le champ magnétique spécifique émis par la tablette, qui entre en résonnance avec le stylet par induction. Le S-Pen Stylus de Samsung a ainsi revêtu le look de l’historique crayon à papier Noris. Le matériau Wopex du Noris, un bois extrudé, permet une bonne communication entre la surface et le stylet.

Le Yoga Book de Lenovo est une tablette dont un des volets est une surface multifonction facilitant l’enregistrement du travail manuel sur l’ordinateur.

La pensée et le geste
D’après une étude menée par Ipsos pour Microsoft en 2017, 66% de le population considère que le dessin constitue l’usage privilégié du stylet, devant la prise de notes à 59,5%. Avec le Noris Digital, l’utilisateur qui écrit en 100% digital montre pourtant son goût pour l’outil très traditionnel qu’est le crayon à papier ! De même, Scribzee est un service complémentaire autour du média papier… Comment expliquer, alors, que les systèmes digitaux permettant de saisir des notes n’aient pas le même destin que les tablettes graphiques ? Outre leur coût, des facteurs humains entrent finalement en jeu dans la non-généralisation des usages numériques autour du manuscrit. Il y a souvent un décalage entre la projection des utilisateurs dans le monde digital et la réalité des usages. Culturellement, l’écriture reste une pratique qui évoque l’alliance de la pensée et du geste, provoquant des sensations, des émotions. L’écriture stimule aussi le cerveau et la mémoire avec une extrême simplicité et rapidité. Un plaisir et une spontanéité quasi-réflexe que les outils digitaux n’ont pas encore réussi à imiter. C’est sans doute le facteur clé qui permet au manuscrit de rester ancré au papier et aux instruments d’écriture.

Le tampon digital
La marque de tampons encreurs Colop s’est toujours intéressée à l’association des nouvelles technologies à ses produits, d’abord avec une application de réalité augmentée pour ses tampons loisirs créatifs. Une empreinte d’étoile se muait ainsi en astre 3D. Le coup de maitre est venu en janvier dernier, lorsque le fabricant allemand a présenté son e-Mark, un outil de marquage électronique mobile, à mi-chemin entre le tampon et l’imprimante. Conçu avec la technologie jet d’encre HP, le concept permet de concevoir plusieurs empreintes sur une application smartphone et tablette. L’appli communique ensuite avec l’appareil qui imprime la marque sur la surface voulue par un simple mouvement latéral. Colop promet d’autres innovations dans les années à venir, qui seront développées dans une nouvelle division créée pour l’étude de ce type de produits, Colop Digital.

Article initialement paru dans Le Papetier de France n°835 – Mai-Juin 2019.

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